Décès de Benjamin Ribeyre, un guide haut en couleurs
Mardi 24 mars, Benjamin Ribeyre a effectué une chute mortelle dans le massif des Ecrins. Ancien du GEAN (promotion 2014 - 2015), guide de haute montagne, alpiniste de haut niveau, il était très impliqué à la FFCAM à différents niveaux, notamment dans les formations et les évènements fédéraux. Il laisse derrière lui sa compagne Erin Smart, également guide, et un petit garçon de 4 ans, Marlo.

Comment est-ce possible ?
La question était sur toutes les lèvres hébétées mardi dernier dans le petit village de La Grave, où Benjamin avait pris ses quartiers depuis de nombreuses années. Les conditions avalancheuses s'étaient enfin calmées, le temps était beau. Benjamin partait faire une journée de hors-piste sur le domaine de La Grave qu'il connait par cœur, accompagné d'un très bon client américain. Dans l'itinéraire dit « d'Orcière », ils partent skier de belles pentes décalées de l'itinéraire habituel. En fin technicien qu'il était, Benjamin pose un rappel sur corps mort, et mouline son client pour passer une petite barre. Pour une raison inconnue, le corps mort se rompt. Le client, pratiquement arrivé en bas, fait une chute de quelques mètres sans gravité. Le guide de 35 ans est entraîné vers le bas et y laissera la vie.
Celui qu'on appelait tout simplement « Benji » ou affectueusement « Riri » était un personnage aux multiples facettes. Originaire de la Drôme, il est déjà très fort grimpeur sur les bancs de la fac de géologie à Chambéry, où il complète l'ordinaire avec des piges pour divers magazines de montagne. Rodolphe Popier, maître de la Chronique alpine pour La Montagne et Alpinisme, raconte à son propos une anecdote amusante lors des Piolets d'Or 2011, qui illustre bien son côté spontané et gouailleur : « nous voilà à interviewer Chris Bonington, le légendaire himalayiste, avec nos accents soooo French ! Et Benjamin de lancer cette ultime question : « avez-vous déjà pratiqué le sexe à haute altitude ? ». Passées quelques secondes à rassembler ses esprits, amusé de toute évidence par cette question pour le moins inattendue, le septuagénaire admet : « Je dois avouer que non ! J'aurais plutôt peur de ne jamais m'en relever, donc ceux qui le font en altitude se portent plutôt bien ! Peut-être qu'avec un peu de Viagra… » Tout le monde est content : Bonington, c'est décidément la classe, l'audace de Benjamin aura amené ce qu'il faut de piment à l'interview pour ne pas ennuyer le lecteur, et moi j'ai assisté à un drôle de moment ».
S'il envisage un moment d'embrasser la profession de journaliste à plein temps, c'est finalement la passion de l'alpinisme qui aura le dernier mot. Il intègre le GEAN (Groupe Excellence Alpinisme National) en 2014, passant haut la main les sélections, de même qu'un autre Benjamin (Védrines) cette même année. L'expédition en Alaska qui clôturera cette promo en 2016 est de celles qui ont marqué l'histoire du groupe : dans des conditions dantesques, passant parfois plusieurs jours dans la tempête de neige, ils ouvrent la goulotte « Colton Leach » (1200 m/ED/A2+/AI 5/M6) au Rooster Comb (3014 m), « les démons de minuit » (1200 m/ED+/M7/90° en neige) en face nord du mont Church (2509 m), puis Benjamin s'offre la face nord-ouest à ski (900 m/maxi 45°, moyenne 30°) du mont Barrille (2145 m) dans une neige de cinéma, après être monté en solo par le couloir des Japonais. Fort de cette expérience, il passe logiquement le diplôme du guide, qu'il obtient en 2017. On se souvient encore du discours de François Marsigny, grand maître de la formation des guides, lors de la remise de diplôme : « Benjamin. Pas de problème, super alpiniste, tu feras un excellent guide, mais juste : tais-toi ! ».
Tout est dit, Benji ne met jamais sa langue dans sa poche ! Entré au Bureau des Guides de La Grave, il prend assez rapidement des responsabilités et devient le plus jeune président de la Compagnie des guides de l'Oisans. Il s'implique aussi très fortement dans le Collectif La Grave Autrement, qui milite contre la construction d'un troisième tronçon sur le téléphérique de la Meije. C'est lui qui découvre les plants de la fameuse Androsace du Dauphiné sur le rognon du glacier de la Girose : la présence de cette espèce menacée à l'emplacement même où doit être implanté le pylône intermédiaire est l'un des éléments choc du dossier juridique des opposants.

Engagé.
Le terme colle parfaitement à la personnalité de Benjamin pour tous les domaines de sa vie. Politiquement, et bien sûr en alpinisme : à son tableau de chasse, la face sud directe du Doigt de Dieu en solo intégral à 25 ans ; la première tentative de descente à ski du Pumori au Népal en 2016 avec Erin Smart et Paul Bonhomme ; les 5 intégrales de La Grave en cascade de glace, avec Léo Billon en janvier 2021 ; l'ouverture d' « Athée Pieds » en face sud de la Meije avec Erin Smart et Cyril Dupeyré ; « Arctic 12 » en Suède en 2021 avec Erin Smart ; la « Skyline du Goléon » en 2022 ; puis l' « Ultra Traversée de la Mer de Glace » avec Frédéric Dégoulet en juillet 2022. A skis, il aimait « gratter » les lignes ou les variantes encore peu explorées accessibles depuis le téléphérique : il y fut longtemps guide de veille, c'est-à-dire celui qui observe les changements de conditions de neige et déclenche la fameuse commission d'évaluation des risques.
On pouvait souvent le croiser sur les évènements FFCAM, comme le Camp4 Vercors, le Grand Parcours d'Arêches : il aimait ainsi transmettre sa passion à d'autres, et regorgeait de projets après une année passée à rénover une maison dans le hameau des Cours où ils avaient élu domicile. En bon militant très sensible au changement climatique, il avait décidé d'arpenter le plus possible son « jardin » du massif des Ecrins, en y invitant ses clients pour éviter le plus possible les déplacements. Sa tentative de grand tour du Glacier Noir par les arêtes reste ainsi à boucler… Benjamin incarnait ainsi une génération d'alpinistes et de guides à la fois très forts techniquement, engagés environnementalement, et impliqués localement. Plusieurs centaines de personnes ont prévu d'assister à la cérémonie d'hommages, mardi 31 mars à La Grave.




Alpinisme
Escalade
Canyonisme
Escalade sur glace
Les sports de neige
Slackline & Highline
Spéléologie
Sports aériens
Via ferrata
Prévention et sécurité